L'appellation "Minahouêts" pour les habitants de Locmiquélic

Louis Le Ruyet, Ingénieur des E.T.A. en constructions navales dans les Arsenaux, titulaire d'un Master II d'Histoire moderne (Ex D.E.A.), et près de quinze ans pour résoudre "l'énigme des Minahouets" et Locmiquélicain d'adoption depuis bien longtemps, a tenu une conférence le 3 décembre dernier à la Cité Allende de Lorient sur le thème de l'appellation de "Minahouêt" des habitants de Lomiquélic.
Son argumentation est établit à partir de documents personnels, peu où pas connu du public. C'est quinze ans de travail qu'il ouvre au public.

Pour mettre fin au doute qui subsistait sur l’origine de l’appellation de « Minahouet » attribuée aux habitants de Locmiquélic par les Lorientais, appellation largement répandue dans le quartier maritime de Lorient, voire plus loin, dès la fin du XIXe siècle, en ce qu’elle désigne « un pauvre calfat » de marine, les arguments suivants ont été développés lors de cet exposé fait par notre Minahouet.
Il met au jour la première apparition de ce mot, ce qui n’est pas apparu aux lexicographes : l’existence du mot « manawyd » dans le nom de l’un des héros du Mabinogion , conte gallois du XIIIe siècle, Manawydan Fab LLyr, figure de la mythologie celtique, bien que cordonnier-orfèvre, mais , ingénieux, habile dans tous les arts, « cellfydd », qui conduit aux mots du breton ancien puis moderne, « minaoued » et « calvez », charpentier. L’outil « minaoued » qu’il utiliserait est donc irrémédiablement lié au charpentier depuis ce récit de la fin du Moyen-âge. Daniel Doujet, chroniqueur et professeur de breton indique que « « Minahouet » a zelehe bout skrivet « Minaoued » » prononcé « it » en finale dans le dialecte breton du Bas-Vannetais (minahouet devrait s’écrire minaoued).
Il examine l’apparition de ce mot dans les dictionnaires de breton, puis de français, pour constater sa présence dans les plus anciens, Catholicon (1464), De Châlon (1723,) sous le sens d’alène de cordonnier ou de bourrelier, et son absence sous le sens d’un autre outil de marin ou d’ouvrier de la construction navale (La Furetière, 1690), jusqu’ à l’édition de l’Encyclopédie Méthodique de 1781 où il apparait sous la forme d’un outil de gabier pour « raidir le hauban de hune ». L’apparition du mot sous le sens d’outil à fourrer les cordages, sous la forme de petite planchette, « minahouet », ayant une fonction identique au maillet à fourrer décrit dans l’Encyclopédie, la « mailloche à fourrer », classée dans la série des maillets, conduit au glissement sémantique maillet - mailloche, né de la confusion des vocables dans tous les dictionnaires spécialisés de marine qui sont édités après 1820 : dictionnaires de Willaumez (1820), Bourde de Villehuet (1820), Bonnefoux et Pâris (1848), repris ensuite par celui de Jal ( révision 1848). Fort heureusement Bonnefoux et Paris « sonorisent » leur définition en faisant apparaître la mention suivante « faites sonner le minahouet », mention qui va lever définitivement toute ambiguïté sur la fonction du minahouet.
Faire « sonner le minahouet » aurait pu apparaître dans le dictionnaire de Blaise Olivier qui décrit précisément cet outil, le maillet de calfat, dès 1736, mais il est constructeur de navires pour le roi, et signale la présence des « narines » (chanterelles), dont il écrit qu’elles ne sont d’aucune utilité. La confusion persiste donc si l’on ne peut expliquer l’insertion de Bonnefoux et Paris. L’historien ou l’archiviste qui illustre le cartel, au milieu du XXe siècle, de cet outil présenté au musée de la Compagnie des Indes à Port-Louis, connaissait-il l’importance de cette recommandation faite à ces ouvriers calfats de « faire sonner » pour reconnaitre une planche de bordé dévorée par les insectes et la faire remplacer avant de refaire les coutures (joint entre deux planches de bordé) par calfatage ? Enfoncer le fil de chanvre avec les fers ou clavets, en frappant de leur maillet qui « sonnait » encore. Au plus fort des constructions, près de deux cents calfats pouvaient travailler sur un navire pour accélérer sa mise à l’eau ! Dante nous décrit l’enfer de leurs conditions de travail, à l’arsenal de Venise, dont nous allons voir les effets sur les hommes.
Et notre Minahouet reprend le fil de la discussion, interrompue en 1947 par l’intervention du Cdt Baudre, entre les honorables correspondants de la Société Polymathique du Morbihan, sur une question ouverte (1105e séance du 15/09) par Yves le Diberder, qu’il a découvert depuis bien longtemps dans les comptes-rendus des séances de travail de la société. Pour le Dr Le Bourhis, « le Minahouet est strictement l’habitant de Locmiquélic … pêcheur l’été et l’hiver fabricant de filets, voiliers et gréeurs », et de citer la mailloche à fourrer les cordages comme l’objet origine le l’appellation. Pour l’abbé Guillemoto, originaire du village de Kerderff en Riantec, village actuel de Locmiquélic, il s’agit «d’ ouvriers à l’arsenal de Lorient, de la marine en bois , nombreux à Locmiquélic … charpentiers ou calfats porteurs d’un instrument tranchant à manche qu’ils appelaient minahouet », et de citer les Lorientais pour qualifier de ce sobriquet, « tous les gens de la rive gauche de la rade ». La patarasse ou pataras taillant (ou malebete), utilisée par le calfat pour ouvrir les coutures semble correspondre à cet outil. Le Dr Le Ponthois s’exprime aussi pour décrire une mailloche à fourrer les cordages. Au cours d’une autre séance, le Cdt Baudre conforte l’opinion du précédent intervenant, tandis que M. Debauve dit qu’à Colpo, « le terme Minahouit est employé pour désigner un lourdaud que l’on appelle vulgairement « un pauvre type ».
H.F. Buffet, l’historien du Port-Louis et de Lorient sous Louis XIV et la première Compagnie des Indes, ne pouvait manquer d’intervenir dans ce débat. Il confirme les explications fournies par l’abbé Guillemoto pour désigner les habitants de Locmiquélic et indique que le terme est étendu aux pêcheurs du sous quartier (syndic), voire à ceux du quartier de Lorient, jusqu’au Guilvinec. Lors d’une dernière séance le Cdt Baudre explique que c’est en partant du terme « minaouëder », artisan faiseur d’alène (minaouëd), qu’il faut rechercher l’origine du sobriquet.
Notre Minahouet, connaissant remarquablement les ouvrages de Buffet, indique que celui-ci s’exprime en deux circonstances sur l’origine du terme « minahouet » : dans le « Guide sur le Port-Louis » édition en 1938, dans « En relisant leurs lettres », ouvrage où il raconte sa promenade avec son père dans le quartier des Minahouets, édition non datée. Il précise, « on appelait ainsi les ouvriers de l’arsenal de Lorient qui partaient chaque matin, de Locmiquélic avec leur gamelle, pour aller travailler de l’autre coté de la rade, et ce sobriquet était le nom de l’outil dont se servaient leurs grands-pères pour calfater les vaisseaux et les frégates de la Marine en bois ». Outil de calfat donc, en accord avec l’abbé Guillemoto, qui lui retient le pataras tranchant, bien qu’en 1938, Buffet évoque la mailloche à fourrer du gabier-manœuvrier de la Marine. Notre Minahouet révèle aussi que la concentration des ouvriers de la construction navale à Locmiquélic existe depuis la station de la seconde Compagnie des Indes, établie à Pen Mané au milieu du XVIIIe siècle. Les charpentiers et calfats qu’il a retrouvés sur les matricules des Classes du quartier du Port-Louis confirment cette présence. Cette affirmation concordante tend à réduire la probabilité d’une origine d’un outil qui ne sonne pas, la mailloche, celui du gabier. Mais cet outil peut encore être valide tant la confusion existant dans les dictionnaires et celle de forme entre maillet et mailloche est possible.
Le dictionnaire de Breton contemporain bilingue de F. Favereau (1992), au mot « minaoued », retient la définition première de l’alène, signale celle de la verge de vérat, le bateau de Riantec dit « minaouet », et cite trois expressions : « drougvezket g’minaouer » (trompé par le minaouer), « ur minaoued da galvizian koad » (un minaoued pour « charpenter, façonner, menuiser » le bois,) « evel ur minahouet e-barzh ur sac’h »(comme une alène dans un sac).
L’attribution d’un surnom collectif aux habitants de Locmiquélic, relevant des caractères débrouillardise, hardiesse, voire paillardise, issus de l’alène outil de cordonnier, du bourrelier, voire du voilier de marine, ne résiste pas à la critique. Même si les expressions humoristiques, triviales, soulignées par Martial Ménard, et les acceptions locales issues d’une étymologie douteuse du terme peuvent amuser, et justifier une appellation individuelle d’un tel surnom, elles ne justifient pas la fierté des habitants actuels à porter le sobriquet de « Minahouet ». Un caractère si peu distinctif aurait-il perduré ? La suite justifie que notre concitoyen écarte cette hypothèse. Il examine celle du bateau de Riantec et s’en écarte aussi, car l’attribut de minahouet relève d’une interprétation erronée du terme « bateau » de « re tro an Orian » désigné par Y.B. Calloc’h, qui lui désigne, parce que fils de pêcheur, l’équipage du bateau, et non le navire, acception qu’E. Ernault reprend dans le supplément à son dictionnaire (dictionnaire de 1913).
Notre conférencier retient donc, à ce stade de l’examen, préférentiellement le « minaoued » du charpentier. Mais c’est surtout l’analyse de l’interpellation de ses parents lorsqu’il commettait une bêtise : « de quoi de quoi un Minahouet dans mon canot », synonyme de l’adjonction à arrêter son action, qui conduit sa réflexion. Il analyse l’affectivité du terme minahouet qu’il compare à celle de « Kailh », « petite canaille », qu’il entendait aussi lorsque des proches s’adressaient à lui. Il fait confirmer cette traduction par D. Carré, un docteur en langue bretonne, qui connait ces expressions.
Il dévoile alors la thèse universitaire et l’ouvrage de Ch. Erpin sur l’épopée des soldats ouvriers de Napoléon, ces charpentiers, calfats, perceurs…, qui jusqu’à Anvers servirent l’armée impériale dans les ports maritimes ou fluviaux. Là aussi et encore, les calfats « faisaient sonner les minahouets ». L’auteur relève dans la correspondance vers les ministères, la maladie professionnelle dont ils étaient atteints, la surdité, infirmité qui les excluait progressivement de la société : « il ne reste au calfat que son inconsidération attachée à son extérieur peu attrayant, à un certain air d’imbécilité, qui tient de l’exercice même de son état. Le bruit du maillet durcit son oreille et le rend comme hébété, par conséquent le jouet de tout ce qui l’entoure ». Bien des enfants ont raillé ce pauvre Minahouet, « pauvre type » signalé à Colpo par Mr Debauve, présenté sous ce nom de Minahouet, par référence à l’outil qu’il porte dans bien des ports de construction et de radoubs. Porter un pataras taillant ou un bec de corbin est trop dangereux, il peut blesser son porteur. A ce sujet, il est peu probable qu’un gabier porte sur lui toute la panoplie des mailloches à fourrer, peut-être se résignait-il à porter le plus petit minahouet ? Notre auteur rapporte les écrits sur les paroles du calfat Campanier de Toulon, recueillies en 1813, « quand je n’ai pas de travail, je vais à la pêche ». On connait, depuis la parution de l’Encyclopédie (Duhamel du Monceau), que, l’ouvrier charpentier embarque sur les bateaux de ses frères, cousins, amis. Il leur rend en retour de précieux services lors des radoubs. L’auteur nous indique aussi que la profession spécialisée aux calfats tend à s’éteindre car le « métier est malsain et ingrat ». Notre Minahouet peut ainsi confirmer la date d’un chant, « Y-a plus de calfats », entendu chanter par les Gavrais, eux aussi anciens paroissiens de Riantec, comme ceux des villages de Locmiquélic, où il dénombre ces charpentiers maintenant plus nombreux à être aussi calfats, entre 1856 et 1895. Dans cette période de fin des constructions neuves de la Marine en bois, où ils étaient réduits aux travaux de radoubs, il y a bien eu, des charpentiers calfats de Locmiquélic, « des minahouets dans les canots » de leurs frères, cousins, voisins, amis. Dans « Aie-ta ! Un Minahouet dans mon canot ! », aie-ta traduit la surprise et la compassion pour ce « pauvre type » au chômage. Et cette solidarité de familiers se comprend bien aussi dans l’expression « de quoi, de quoi, un Minahouet dans mon canot ». Il n’est pas étonnant que ces expressions soient répandues sur tout le littoral breton.
Ce qui est important pour notre historien du minahouet est de relever l’origine du sobriquet de Minahouet par l’étude de la littérature d’un pays celte, de disposer des souvenirs d’enfance d’un grand historien local, d’analyser les expressions courantes, transmises par « nos anciens », et de fournir à quelques amis quelques données des recherches incessantes pendant près de quinze ans, pour leur permettre de publier le N° 5 de leur revue « C’était hier », sans leur imposer une thèse qu’il soutient depuis toujours, mais défend et affirme aujourd’hui .
Il conclut ainsi sa conférence : Locmiquélic ne peut qu’être fière d’être le lieu ,original en Bretagne, d’avoir ainsi le privilège d’une belle histoire de solidarité qui identifie une réelle cohésion d’une société de marins pêcheurs et d’ouvriers du port qui nait vers 1860, d’une localité de la Terre sainte, sur la rive sud de la rade formée par les estuaires du Blavet et du Scorff, face à Lorient, grand chantier naval qui construit l’atelier des bâtiments en fer.
Louis Le Ruyet, Lorient le 05/12/2011
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Je remercie Louis pour sa gentillesse d'accorder au site "locmiquélic.org" la primeur de son travail. J.C.L.N.