LOCMIQUELIC AU TEMPS DES BROUETTES (Chanoine Joseph DANIGO)

Je voudrais simplement reprendre le texte écrit par Joseph DANIGO sur un élément de vie courante de notre commune.

Bien avant l’automobile et la bicyclette, la brouette était reine à Locmiquélic. Les voitures à traction animale, tombereaux et chars-à –banc, ne se trouvaient que dans quelques fermes de la commune. Les débitants (car cette rue était entièrement vouée aux commerces de débitants de boissons ou cafés) de Sainte Catherine possédaient des charrettes-à-bras qu’ils mettaient à la disposition des équipages pour transporter les voiles, les cordages, les engins de pêche et les barriques d’eau douce dont on faisait provision à chaque marée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par ailleurs, le seul véhicule était la brouette, mais elle était omniprésente ; chaque maison en possédait la sienne.

On a attribué à Pascal l’invention de la « Brouette ». En réalité, il n’a fait que la perfectionner. Encore s’agissait-il d’un instrument qui méritait son nom car il avait 2 roues : c’était la « bi-rouette ».

La brouette de Locmiquélic n’avait qu’une seule roue, à l’avant. En Breton, on ne l’appelait pas comme ailleurs « er garrikel », c'est-à-dire la voiturette mais « er-gravarh », la civière ou le brancard. Elle dérivait sans doute de ces civières avec lesquelles ont transportait, à 2 personnes, le goémon, le fumier ou autres fardeaux comme on le voit dans les parcs à huitres. Son vrai nom est « er gravarh rodellec », la civière à roue.

 (carte prise à LANNION- clocher) 
Elle se composait, en effet de deux  longerons réunis à une de leurs extrémités par une roue tandis que l’autre jouait l’office de mancherons comme dans la charrue. Ces deux pièces reliées entre elles, vers le milieu, par deux traverses et deux pieds qui leur étaient leur perpendiculaire permettant de faire reposer à terre le véhicule ainsi constitué. Les brouettes de maçons et de cantonniers étaient à fond plat, bordé sur les trois côtés de ridelles qui leur donnaient l’aspect d’un petit tombereau. La brouette commune et c’était son originalité, avait son fond courbé en demi-cercle et fermé sur les côtés de sorte que le contenu ne risqua pas de s’en réchapper.

Cette disposition avait pour conséquence de modifier le centre de gravité et de faire peser plus lourdement la charge sur les bras du porteur. D’autre part une claire-voie inclinée jusqu’au dessus de la roue servait d’appui aux fardeaux disposés en travers des brancards.

Les fabricants de brouettes venaient offrir leur marchandise souvent près de la croix.

Ordinairement, elle se présentait en deux éléments : d’un côté l’armature, de l’autre la roue. Celle-ci devait être, avant usage, munie de goujons aux extrémités de l’essieu et d’un cercle de fer qui serrait la jante (en bois) autour des rayons afin de la protéger contre l’usure. Ce travail était demandé au forgeron de Sainte Catherine.

Une fois montée la roue, la brouette était prête pour le service.

Les usages étaient multiples et variés puisque c’était l’unique moyen de transport terrestre. Elle servait principalement aux femmes pour aller aux travaux des champs.

Chaque foyer, cultivait, en effet, une ou plusieurs parcelles de terre pour sa nourriture personnelle et aussi celle du cochon qu’il élevait. La distance à parcourir était souvent assez considérable et l’on partait avec sa brouette, la pelle (er bal), la pioche (er biguel), le râteau (er rastel), le plantoir (er pik), le tablier de travail et souvent le marmot confortablement assis au fond.Selon les saisons on pouvait aussi charger le fumier et le goémon qui engraissait la terre ou les légumes qu’elle produisait. La récolte de pommes de terre donnait lieu à un incessant ballet de brouettes qui allaient à vide ou qui revenaient lestées de lourds sacs. On peinait dur car le réseau des routes empierrées se réduisait aux deux grands axes qui menaient aux embarcadères de Sainte Catherine et de Pen-Mané, ce dernier doublé au Driasker de Kerdreff et aux deux transversales qui reliaient la Croix à Kerdreff, et le Louker à Nézenel par les écoles. Partout ailleurs, ce n’était que chemins creux encadrés de talus et boueux ou caillouteux à souhait..

C’est aussi avec la brouette qu’on se rendait au bois. Les fourneaux utilisant du charbon étaient rares et on faisait le feu dans la cheminée. Pour économiser le plus possible les cordes de rondins que l’on achetait aux paysans d’alentour, on brûlait souvent des aiguilles ou des branches de pin (on disait improprement du sapin)..

Mais il fallait aller les cueillir à Ville- Varion, à Lautour, à Clos-Calvé ou plus loin encore.

Les aiguilles se ramassaient au râteau et étaient placées soigneusement en couches superposées sur une serpillère ou une toile carrée et, quand le tas était suffisamment haut, au moyen des cordes disposées aux quatre angles, on l’attachait solidement pour en faire un faix compact. On le posait en travers sur la brouette et l’on rentrait au logis, suant et soufflant. Pour avoir la permission de récolter les branches mortes et surtout de les détacher de l’arbre, il fallait ordinairement payer de quelques journées de travail à la saison des pommes de terre ou des pommes à cidre.

Les ménagères transportaient encore leur linge dans la brouette, quand elles partaient le laver à la fontaine et elles le ramenaient à la maison propre et net.

Les marchandes de sardines qui allaient s’approvisionner au Lohic, plutôt que de porter sur leur tête le grand panier rond et plat qui contenait le poisson, choisissaient souvent de le placer sur une brouette, ce qui leur évitait sans cesse à le descendre et à le remonter. Elles revenaient de Lorient avec une ou deux caisses qu’elles promenaient à travers toute l’agglomération.

De la même manière, mais en sens inverse, les femmes de Locmiquélic, qui se rendaient au marché de Lorient pour y vendre quelques légumes embarquaient leur brouette sur les vedettes qui faisaient le passage.

Mathurien, dont le métier était de tuer les cochons, ne se séparait jamais de sa brouette car il lui fallait transporter une longue auge. Celle-ci renversée, une extrémité placée sur la brouette et l’autre posée à terre servait de pan incliné sur lequel le cochon était étendu pour être saigné. Puis on le replaçait à terre, dans le bon sens et on la remplissait d’eau chaude pour laver la bête et la gratter de ses soies.Ce n’est qu’alors que le cochon était suspendu par les pattes arrières à une poutre de la maison et éventré. Il appartenait ensuite aux gens de la maison de transporter les boyaux jusqu’à la côte où ils étaient soigneusement nettoyés pour servir à fabriquer les saucisses, les andouilles et les boudins.

C’est aussi avec leur brouette que les mousses de pêche se rendaient en troupes bruyantes aux « presses » de Port-Louis. Là, ils remplissaient l’auge (on disait la baille) de têtes de sardines ou de débris de thons qui servaient d’appât pour la pêche aux maquereaux.

C’est dire que Locmiquélic vivait au rythme de ses brouettes. Elles roulaient, elles roulaient, dès le petit matin et tard le soir, plus ou moins silencieuses, mais souvent aussi en grinçant, si l’axe de l’essieu n’avait pas été suffisamment graissé, ou brinquebalant, quand, par malheur le bandage de fer se détachait de la roue.

Il arrivait parfois que, la nuit leur roulement se faisait plus discret, et pour cause… Pendant la 1ère guerre mondiale, du ventre des cargos torpillés au large des côtes s’échappaient des marchandises qui flottaient et se déplaçaient au gré des courants et des vents. Lorsque l’occasion se présentait, les pêcheurs ne manquaient pas de les harponner et de les ramener au port. Toutes n’étaient pas déclarées à la douane, surtout lorsqu’il s’agissait de caisses d’oranges ou de mandarines ou mieux encore des barriques de vins ou des tonnelets de porto.

Que de voyages nocturnes accomplis par nos humbles brouettes pour transporter ses produits qui étaient alors un luxe et introduire un peu de joie dans nos pauvres foyers soumis de surcroît aux pénuries et aux privations de la guerre.

Maintenant que la brouette de chez nous est en voie de disparition , ne conviendrait’ il pas d’évoquer le souvenir de ce véhicule qui a rendu tant et de si grands services aux populations laborieuses de Locmiquélic

Joseph DANIGO